Recueil de notations

Par la fenêtre du malade

In Notation de la vie quotidienne on 2 novembre 2012 at 15 h 22 min

Il y a plus d’une vingtaine d’années — j’habitais alors Paris que j’ai quitté avec regrets par la force des baïonnettes de l’immobilier —, la grippe m’avait littéralement cloué au lit, malgré mes efforts pour me lever. Le médecin appelé par ma chère et tendre m’avait dit: «Vous n’êtes pas souvent malade et vous n’aimez pas ça.» J’ai acquiescé alors à son propos mais, plus de vingt ans après, il me paraît soudain qu’il convient de le relativiser.

 Tout dépend de ce que l’on entend par malade. C’est une chose qu’être coutumier de ces affections qui vous guettent, victime facile, dans de traîtres courants d’air, des maux de gorge subit qui évoluent en rhume de huit jours (en vous rappelant, parce qu’il est tout à coup enrobé par le mal, que vous avez un cerveau — ce qui n’est n’est sommes toute pas inutile), de ces sinusites lancinantes dont ne vous sauvent que des inhalations salvatrices. C’est même une chose que d’être accoutumé à une grande période d’enrhumements qui va du 1er octobre au 30 juin (et même de continuer à s »enrhumer en plein été). Mais c’en est une autre qu’être malade à être bloqué, impuissanté, en sensation constante d’incapacité.  N’être pas valétudinaire s’avère être un inconvénient sérieux lorsque ça vous tombe dessus.

Donc, la fièvre a inhabituellement monté et j’ai passé une de ces mauvaises nuits qui font penser à l’interminable description de Proust à frissonner puis transpirer, avec de mauvais rêves non pas horrifiants, mais banalement répétitifs et lancinants comme un mal de tête, étranges et confus, embrouillant tout et le reste — des rêves qui laissent pâteux quand on ne l’est déjà que trop. Le personnage de Marcel cherchait l’heure; la luminescence des radios-réveils nous fixe, mais les désillusions restent les mêmes: on se dit qu’après une nuit d’agitation — et non pas une nuit agitée —, la lumière du jour emportera une partie de ces miasmes que mon père qualifie toujours de délétères; mais non! les minutes avancent au ralenti, les heures sont figées et l’espoir de sombrer dans le sommeil qui nous emporte hors de ce mauvais moment est sans cesse déçu. On a beau se dire que c’est une maladie ordinaire et non une affection gravissime, devoir la supporter n’en est pas moins pénible. (Considérons lucidement que la pénibilité de la maladie peut rendre le malade égoïstement pénible.)

Il est un moment où l’on va mieux (c’est-à-dire moins mal). On se sent toujours patraque, mais on se sent moins barbouillé, moins chiffonné, pas encore vaillant mais avec le plaisir d’avoir passé — sauf rechute — le plus mauvais moment. C’est alors que la pensée vagabonde sans vraiment pouvoir se fixer, sans être une pensée construite, sans pouvoir, par exemple, être consacrée à des objets sérieux. J’ai connu depuis mon enfance des fenêtres des chambres encastrées dans des matériaux divers, mais souvent sur des blocs de pierre dont la géométrie découpait le ciel. La fenêtre ouverte apporte un air frais qui a tant manqué. Calfeutré dans le lit, les couvertures remontées aussi haut qu’il est possible, on reste au chaud pour se prémunir tandis que le regard vague dans cette espace qui montre qu’il y a un extérieur, mais qui ne montre pas vraiment l’extérieur. L’hiver, c’est la grisaille; l’été c’est le ciel bleu que contrastent parfois les nuages. Tout le plaisir de la situation est sans doute dans la perception diffuse des bruits ambiants aux heures creuses ou nocturnes, à leur diversité ténue, découplés de ce que serait leur vision prosaïque par la fenêtre même. Le temps s’écoule ainsi aussi lentement, mais avec le plaisir, cette fois, d’une errance de l’esprit que prétexte légitimement un état de santé amoindri: en ces temps d’hyperconnexion et de courses folles après le temps, c’est une pause dont on peut, juste dans un état précis (ni trop atteint, ni suffisamment en forme pour bouger), apprécier pleinement la volupté.

(Version modifiée le 4 novembre 2012.)

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