Recueil de notations

Jeu oulipien

In Non classé on 11 novembre 2012 at 17 h 55 min

C’est un jeu oulipien auquel invitait @Sophie_Gourion sur cette page de son blog. Le choix d’un mot monosyllabique pour chaque lettre de l’alphabet sauf le et, bien entendu, un texte à créer en utilisant tous les mots. Je m’y suis prêté avec le souci de créer une histoire qui s’est dessinée au fil du choix des mots (le thème ayant lui-même conduit à orienter le choix des derniers mots). L’intérêt d’un exercice oulipien est, justement, de ne pas rester limité à l’exercice de style: la contrainte ne doit pas être enfermante (l’obsession du placement), mais être un tremplin pour l’imagination.

En fait, m’y suis repris à deux fois, ayant omis de tenir compte de monosyllabique dans la consigne. Mais, la remarque étant faite, j’ai ajusté les mots et modifié le texte en conséquence. Le sujet reste le même, comme l’idée de reprendre le début en conclusion, ce que j’aime assez ans ces textes (une façon de boucler!).

Premier texte

Les mots initialement choisis par moi étaient les suivants (mais tous n’étaient pas monosyllabiques, rappelons-le, contrairement à la consigne) :

Liste : Assez Bellâtre Charcuter Détruit Épiphénomène Fastueux Genre Handicapé Ingénu Joliment Kaolin Limite Maximal Notable Opération Paradoxal Quidam Résoudre Stéréotype Tentative Ustensile Vélocipède Wigwam Yole Zélateur. (Les verbes peuvent apparaître conjugués.)

M’est venue rapidement à l’esprit l’idée du bellâtre désireux d’échapper à son statut d’homme-objet en recourant à la chirurgie, à défaut de s’exiler sur une île du Grand Nord canadien (d’où le choix des deux derniers mots en gras). Pour le reste, il n’y avait qu’à laisser courir la plume, si j’ose dire.

Il était assez intelligent pour se rendre compte que cette allure de bellâtre qui lui était naturelle, qui lui donnait même un air d’ingénu joliment tourné, le rendait plaisant aux femmes en raison de ce qu’il paraissait plus que pour ce qu’il était. C’était cette allure-là qu’il ne supportait plus. Il avait essayé de se vêtir de manière négligée pour ressembler à un quelconque quidam (eût-il choqué les zélateurs de Brummell), de se laisser pousser les moustaches en vélocipède (à la mode de 1900) pour perdre, fût-ce au prix du ridicule, de son charme insupportable. Cela n’y changeait rien et aucun soutien psychologique ne l’avait soulagé. De guerre lasse, il avait même envisagé de s’exiler dans quelque zone inhabitée du Grand Nord américain, habitant dans un wigwam à proximité d’un lac et, se servant d’une yole pour pêcher sur un lac proche… mais il y avait renoncé en pensant à ce que serait le premier hiver (et puis, il ne détestait pas le confort, tout de même!).

Il se résolut donc à trouver un chirurgien esthétique hétérodoxe. Mais il en voulait un de renom, bien connu sur la place: il nous voulait pas être vilainement charcuté, détruit, handicapé peut-être. Il le trouva (c’était un notable, dans son genre): il en avait les moyens; il le paya grassement, il fut fastueux même. Il avait fixé les limites du résultat de l’opération dont il attendait une efficacité maximale. Il refusa de voir les ustensiles du chirurgien, mais fut content de savoir que son visage antérieur aurait été préservé dans un masque en kaolin parce qu’il ne craignait rien tant que perdre le souvenir de ce qui lui avait tant posé problème. L’opération lui fut une délivrance. L’habile chirurgien, en un nombre limité de coups de bistouri, avait su créer les quelques défauts asymétriques qui, sans l’enlaidir vraiment, avaient rendu son physique plus commun. Dans un monde où la chirurgie esthétique est souvent l’occasion d’une fuite qui n’aura qu’un temps, qu’une lutte perdue d’avance contre le poids des ans, qu’une tentative vaine de se cacher derrière le stéréotype d’une beauté artificielle, il se dit que sa démarche était, anthropologiquement parlant, un paradoxal épiphénomène. Il était assez intelligent pour se rendre compte qu’il ne devait pas s’en préoccuper.

Deuxième version du texte (mots monosyllabiques)

Liste : Air Beau Chair Doux État Fort Grand Hors Ile Joie Kilt Lac Mal Nord Oie Peau Quand Roi Strie Toit Us Vil Winch Yacht Zef

Il était assez intelligent pour se rendre compte qu’il était beau. Avec son regard doux qui lui donnait un air d’ingénu joliment tourné, il plaisait aux femmes. C’était cela même qu’il ne supportait plus. Il se sentait mal parce qu’il plaisait plus pour ce qu’il semblait être que pour ce qu’il était vraiment. Il avait essayé de se vêtir bizarrement, allant jusqu’à porter un kilt bariolé et un pull excentrique en plein Paris, mais cela ne fit qu’ajouter à son insupportable charme. Pour quitter cet état, il avait même envisagé de s’exiler dans quelque zone inhabitée du Grand Nord américain dont il aurait été le roi. Il se serait installé dans une île près d’un lac, avec un petit voilier — oh ! pas un yacht ! — sans essence pour rester autonome, mais équipé d’un winch pour faciliter la manœuvre. Au moindre zef il serait allé pêché ou il aurait chassé l’oie sauvage. Mais quand il songea que le toit d’une cabane de rondins serait sa seule protection, il se souvint qu’il était trop frileux pour envisager cette solution.

Il se résolut donc à trouver un chirurgien esthétique hétérodoxe qui acceptât non pas de l’enlaidir, mais de l’«ajuster». Contrairement aux us et coutumes de la profession, il ne s’agirait en aucune manière de chercher l’enjoliver tant s’en faut! Mais il en voulait un bien connu sur la place: il faudrait inciser sa chair et sa peau «a minima» sans lui donner un air vil. Il le trouva et le paya fort cher: il avait fixé les limites du résultat de l’opération dont il attendait une efficacité maximale. L’opération lui fut une délivrance. L’habile chirurgien, en un nombre limité de coups de bistouri, avait su créer les quelques défauts asymétriques qui, sans l’enlaidir vraiment, avaient rendu son physique plus commun. Hors de la clinique, il songeait à ce monde étrange où la chirurgie esthétique n’est qu’une fuite vaine contre le temps, une lutte perdue d’avance pour ressembler au stéréotype figé d’une beauté artificielle. Il se dit que sa démarche était, anthropologiquement parlant, un paradoxal épiphénomène dont il fut assez gai. Il était assez intelligent pour se rendre compte qu’il ne devait pas s’en préoccuper.

Troisième version (11/11/2012)

Décidément, j’avais été distrait et mangé la consigne (mauvais élève, va!). Mais du coup je garde la dernière liste avec mon île (monosyllabique orale et j’essaie de conserver l’idée…

Liste : Air Beau Chair Doux État Fort Grand Hors Ile Joie Kilt Lac Mal Nord Oie Peau Quand Roi Strie Toit Us Vil Winch Yacht Zef

Il a l’air beau et doux, mais est hors de lui, sans joie. Il est mal: il ne plaît pas pour ce qu’il est. Ah ! fuir en kilt sous le zef avec un yacht à trois winchs! fuir près d’un lac du Grand Nord, sur une île, roi des oies! Mais non! Trop froid! Je veux un toit chaud. Doc, tant pis pour tes us, tant pis pour ma chair! Fais-moi plus laid! Si fut fait: il en est tout gai.


Illustration trouvée sur site www.imgeafter.com (banque d’images libres pour un usage privé ou non commercial).

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