Recueil de notations

Les délimitations inconscientes de l’espace urbain

In Notation de la vie quotidienne, Vite vu on 16 mars 2013 at 23 h 54 min

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Prenant des photographies vers Montparnasse (1), je cadrais sur l’entrée en style Guimard de la station de métro Pasteur, lorsque je me suis rendu compte que, de même que le plan de métro s’imposait à la vue du passant, quand bien même ce dernier n’entend pas se déplacer autrement qu’à pied, à cheval et en voiture).

D’autres espaces d’information passive  me sont d’abord apparus: le panneau publicitaire, bien sûr, mais aussi les affichages de revues sur le côté du kiosque. La première idée qui m’est venue à l’esprit était de relever ce qui devient une information obligatoire. Et puis, en pensant à cette photo, à cette copie où j’ai placé des cadres, à ces cadres mêmes, j’ai pris conscience de ces autres éléments que l’esprit oblitère tant ils sont devenus des éléments de paysage. À la la signalétique routière s’est ajouté le mobilier urbain. Jusqu’aux années soixante ou soixante-dix, de quoi était-il composé? — des bancs publics chers aux amoureux bécoteurs de Brassens, de quelques poubelles (plutôt rares à l’époque), de boîtes aux lettres et, évidemment, des lampadaires qui avaient sonné le glas de la profession d’allumeur de réverbères. Depuis, les poubelles se sont (dans Paris du moins) démultipliées tandis qu’apparaissaient les outils de tri sélectif comme le conteneur à verre. La mémoire du geste conduit à les inscrire dans des réflexes (l’objet qu’on a prévu de jeter, l’évitement du piéton qui ne s’en prend plus qu’à lui-même s’il a été distrait).

Pour tout dire, on considère attentivement (et prudemment quand on traverse) la circulation, mais on oublie de fait que l’espace urbain piétonnier s’est le plus souvent réduit, resserré, étriqué sans qu’on y prenne garde — sauf naturellement quand il s’élargit dans ces rues ou zones que l’on nomme justement piétonnes parce que les piétons, ailleurs, se trouvent dans un espace dont ils ont appris inconsciemment intériorisé les contraintes, qu’il s’agisse d’une privatisation (publicité, affichages) ou des contraintes nécessaires aux évolutions progressives des services publics, sans parler même des outils de contrôle social (des interdictions-autorisations-obligations des panneaux à la vidéo-surveillance).

La ville est un cadre qui encadre ses piétons: par ses limites comme par ce qu’elle induit comme comportements attendus (les transgresser, en traversant hors des clous ou sans attendre que le piéton soit vert sur le feu, c’est les reconnaître quand même), par ce que le piéton y lit (avec les acceptions les plus étendues du mot) comme parce qu’on lui donne à lire (consciemment ou inconsciement, également).

L’aurais-je remarqué si je n’étais qu’un promeneur? (Peu importe que je sois un promeneur pressé et un baladeur nez au vent.) L’optique de l’appareil photographique, parce qu’elle recadre le réel, permet — si on le veut, si on le souhaite, si on le peut — de porter un autre regard sur la ville, de la lire ou de la relire autrement, avec les ajouts, les ratures, les collages, les versions successives dont elle porte la trace.

(1) Voir ce billet sur mon photoblog: http://goo.gl/cgL4I. 

Dernière MAJ : 17/03/2013, 0h50.

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