Recueil de notations

Du retard au regard (un moment en suspens de ma vie dans le RER)

In Notation de la vie quotidienne, Sarcelles, Transports on 7 avril 2013 at 21 h 50 min

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Que la ligne D du réseau dit express régional connaisse des retards n’est pas une nouvelle surprenante. Que faire en attendant, dès lors qu’on n’en profite pas pour twitter… ou qu’on est arrivé au bout des tweets? Prendre le temps de regarder un paysage ordinaire, des gens ordinaires, le spectacle banal que les yeux perçoivent tous les jours mais que l’on ne voit plus. On arrive chaque matin sur son quai de gare; le cerveau se fait sélectif: le quai, les panneaux lumineux, les rails — et même plus, les rails de sa voie d’où l’on guette le train qui va arriver comme si le seul fait de regarder la voie le faisait venir plus vite. Mais aujourd’hui, ce n’est pas le cas…

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Cette vue est tellement habituelle qu’on n’y prête plus attention, pas plus finalement qu’aux gens: l’usager des transports en commun est souvent un voyageur solitaire obnubilé par son propre trajet, enfermé par ses soucis dans ses propres pensées. Peut-on expliquer ainsi que l’utilisateur de transports urbains le soit parfois si peu lui-même? À l’évidence, certes, le spectacle qui s’offre au voyageur suburbain n’a rien d’agreste et ne pousse pas aux débordements conviviaux que peut causer une joie communicative. L’immeuble récent qui domine les voies depuis Garges-les-Gonesse affiche les mêmes teintes tristes et froides que ses homotypes, ces mêmes autres immeubles récents qu’on peut voir ici ou là en région parisienne, conçus à partir d’identiques schémas-types, plans-types, matériaux-types et de couleurs, hélas! types. Les tags, au moins, font preuve d’originalité, du moins quand ils témoignent d’un souci d’originalité esthétique éloignée du graffiti. Mais ces tags eux-mêmes qu’on voit au passage, qui les regarde vraiment encore?

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Mais voilà, les panneaux lumineux annoncent des suppressions et des retards. Le grand banlieusard est devenu fataliste, quand bien même ses deux à trois heures de trajets quotidiens lui pèsent. Il attend, se laissant distraire par deux trains «grandes lignes» qui semblent faire la course, car TGV, Eurostar et autres Thalys filent en traversant Sarcelles pour rejoindre la gare du Nord sans jamais se compromettre sur la voie réservée au RER.

Reste l’attente. Je m’occupe en photographiant. Est-ce cela qui donne à ce voyageur l’idée d’un autoportrait au portable ?

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Pour d’autres, il suffit de profiter du temps disponible pour aller se placer d’un pas encore nonchalant aujourd’hui, vers le «bon emplacement» (qui à l’avant, qui au milieu, qui à l’arrière) qui donnera accès lors de la prochaine correspondance à la «bonne» sortie pour le prochain train, le prochain métro. Plus le trajet est long, plus ce peut-être une course de vitesse dans l’enchaînement des aléas qu’il faut se résigner à subir.

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Mais finalement, cette nonchalance de circonstance n’est-elle pas, pour le voyageur suburbain, un luxe occasionnel qu’il convient de goûter dans toute sa plénitude? Après tout, j’en ai profité moi-même, nolens volens, en en conservant trace par l’image: mon regard sur un retard…

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