Recueil de notations

Et donc, un reflet dans l’eau attira son regard…

In Notation de la vie quotidienne, Sarcelles, Transports, Vite vu on 28 décembre 2013 at 2 h 12 min

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… Et donc, un reflet dans l’eau attira son regard — reflet ondoyant, aperçu dans une flaque que de long en long les pluies précédentes avaient creusée en érodant irrégulièrement le revêtement du quai de la gare et que la dernière averse avait remplie. Nul sinon moi n’y prêtait autrement attention que comme un obstacle à éviter ou à braver (tout dépend évidemment de la hauteur des talons et de l’imperméabilité, réelle ou supposée, des chaussures). Mais c’est justement le reflet de la grille qui l’attira et, de plus près, les jeux de réfraction qui faisaient place à d’autres formes qu’autorisaient de brefs écarts d’avant en arrière ou une variation d’inclinaison. La flaque renvoyait une image du réel aussi mouvante que fugace.

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Une teinte rouille dominait le sol comme les reflets. Le bâtiment est de pierre, et le grillage peint d’un vert fermement acccroché. Mais le miroir imparfait dont l’imperfection même fait le charme ne prétend par nature à rien car il n’est somme toute qu’un moment mécanique, et surtout pas à reproduire une réalité  qu’il n’interprète pas davantage. Et, tout à un insolite plaisir de l’œil, le spectateur porté là par le hasard d’un regard s’en garde tout autant. Il a pourtant l’avantage — ou pas — de ne pas être seulement borné par le cadre photographique puisqu’il connaît les lieux et peut, plus ou moins bien, se les représenter parallèlement à l’examen des photos qu’il a certes prises, retravaillées et recadrées, mais qui vivent désormais leur vie. Les travaillant, il s’était fait cette remarque qu’une vue renversée serait peut-être plus parlante pour des tiers.

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Il est des vues austères, mais plus qu’austère, celle-ci évoque une de ces grisailles de béton et de fer, un des ces univers plus imaginaires que réels, carcéraux sans l’être, lentement et sûrement dégradés par un inentretien suffisamment régulier pour ne pas sombrer dans la décrépitude de l’irrémédiable délabrement. Voilà ce qui lui venait à l’esprit en regardant sous cet angle particulier ces formes et ces lignes dont l’apparence quasi irréelle peut évoquer (quand on ne connaît pas soi-même les lieux) d’autres enfermements, quand on ne sait pas, au fond, de quel côté de la barrière le bâtiment se trouve.

Il s’interrogea alors sur la représentation qui s’imposerait à qui ne verrait que cette image à la fois déformée et soigneusement anglée. Lui pouvait jouer sur le rapport entre cette vision particulière et la réalité; il pouvait même s’amuser de son décalage avec ce que l’on peut voir en vrai, mais cet amusement primaire entraîna ses pensées ailleurs — ailleurs, mais face à la flaque-miroir. Dans le tremblement de ses reflets, il mesurait le caractère nécessairement temporaire, à quelques remarquables et remarquées exceptions près, de toute construction humaine et s’interrogea soudain sur le fait que les lignes fixées par l’objectif mais qu’il voyait tremblantes pouvaient donner une meilleure image du réel qu’une vue directe en pleine lumière.

Il y a cinquante ans, là où se trouvent aujourd’hui cette grille et ce bâtiment, il y avait des champs. Il y a quarante ans, la population — il avait vu de nombreuses photos d’alors — était bien différente de celle d’avant et de celle d’aujourd’hui. Dans cinquante ou dans cent ans, les bâtiments seraient peut-être (sans doute) tout autres… Les gens aussi changeraient, d’une manière ou d’une autre, pas seulement en raison du flux des générations ou des itinéraires familiaux. Ce serait, ce sera autre chose, et non un simple prolongement. Sans doute l’emprise des chemins de fer durerait quelle qu’en soit la forme juridique. Cela donnerait une certaine constance au lieu quand bien même tout — quais et leur mobilier, grillages, bâtiments alentour, et même la nature des transports collectifs — changerait.

Tout pourrait changer, mais ces instants de réflexions erratiques dans l’attente banale d’un train pourraient connaître une certaine rémanence, bien après qu’il aura disparu de ce lieu. Il suffirait qu’il y ait là (ou ailleurs, peu importe) quelque flaque éphèmère pour refléter le réel en le transformant, quelque miroir fugace incitant encore le spectateur à ces impromptus voyages de l’esprit quand opère soudain le charme inopiné de formes que renvoie, entre deux évaporations, une simple eau de pluie.

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