Recueil de notations

La grisaille et la nuit

In Notation de la vie quotidienne, Rêveries on 24 avril 2014 at 23 h 41 min

2014-0424_nuit

 
La grisaille semble devoir durer, plus triste encore que la nuit imminente,
comme une éternité cachant toute lumière.

C’est que la nuit sait être lumineuse, ouvreuse d’infinies rêveries,
de rêveries d’infini que balise le firmament.

La grisaille écrase tout de son étouffante uniformité,
sans laisser l’espérance du moindre point de fuite.

Quand tombe la nuit, rien ne dit qu’elle l’emporte, emporte au loin
cette gangue de gris. Quand le ciel bas et lourd…

Qui peut dire déjà si la noirceur sera écrin de beauté
ou si l’épaisse nuée en sombre camouflage aspirera toute lumière.

Je me suis laissé ravir d’un rayon de chaleur dans le soleil d’après-midi,
mais la pensée, alors, se laisse peu porter.

Au mieux, elle contemple, elle admire; la lumière noire, toujours,
offre une profondeur plus féconde aux champs de réflexion.

La nuit peut offrir l’impalpable sensation de toucher à l’absolu,
à l’infinitude dont nous serons irrémédiablement privés.

Je ne sache que la mer, émerveilleuse et terrible à la fois,
qui puisse inspirer de même. Elle est ce soir trop loin pour moi.

Un voile dense et diffus nous prive des étoiles, nous bornant,
ô oui bornant! à notre étroitesse, sans même la musique de la pluie.

C’est une nuit étouffée qui nous enseigne malgré nous, malgré elle,
l’espérance de la clarté, l’attente paradoxale de l’éphémère.

 


Écriture et compléments

 
La grisaille dominante, juste avant la tombée de la nuit, m’avait inspiré un premier tweet, puis un autre, puis… J’aime cette contrainte des notations limitées qu’imposent les tweets, et leur enchainement libérateur, quand bien même l’écriture s’accomplit au fur et à mesure de manière assez spontanée mais cadrée par une idée directrice, une impression.

C’est une série de onze tweets publiés le 24 avril 2013 entre 21h17 et 21h34 et marqués d’une balise (#soir1 à #soir11). Ils sont ici repris très exactement, hormis quelques (rares) corrections typographiques et la suppression des balises dont l’usage facilitait le suivi sur Tweeter. S’y est ajoutée une gestion manuelle, plus faite pour l’équilibre visuel du texte, des coupures de lignes. L’écriture du tweet était continue; on arrive ici à une manière de distique. Ce n’est pas illogique: le tweet, souvent, se calibre en deux alexandrins ou trois octosyllables, ce qui somme toute offre d’autres possibilités que l’habituel comptage d’épicierie en signes et espaces.

Parmi les interactions, @mdrechsler avait — s’intercalant dans le premier tiers — cité ces deux vers de Valéry:

Ô soir, tu viens épandre un délice tranquille,
Horizon des sommeils, stupeur des cœurs pieux,
Persuasive approche, insidieux reptile,
Et rose que respire un mortel immobile
Dont l’œil dore s’engage aux promesses des cieux.

J’avais choisi, plus bas dans le même texte (Profusion du soir), une autre strophe en réponse:

Une volute lente et longue d’une lieue
Semant les charmes lourds de sa blanche torpeur
Où se joue une joie, une soif d’être bleue,
Tire le noir navire épuisé de vapeur…

Soir et brume, mais dans un autre contexte, quand un texte appelle, rappelle un autre texte…

Plaisir de croiser, d’échanger: sur les réseaux sociaux, les échanges de mots ne sont pas toujours des maux.

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