Recueil de notations

Remarques décousues ou «des moments» d’un trajet en banlieue

In Notation de la vie quotidienne, Rêveries, Transports on 16 août 2014 at 19 h 05 min

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C’est un trajet ordinaire, un onze août, de Sarcelles à Clichy (Clichy-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, quand bien même on y chercherait en vain sans doute les lièvres ou lapins en liberté… sans parler même de la garenne).  En voici un ressenti décousu, fuguant et fusant en tous sens… Mais pourquoi pas? Quelques impressions au fil de l’œil avec des digressions assumées: c’est la non-règle du jeu que j’invite pourtant la lectrice ou le lecteur à suivre.

Pour tout dire, j’allais chez mon père (93 automnes encore: il est natif de septembre) . C’est un trajet que j’effectue plus volontiers par les transports en commun qu’en voiture. Le RER m’amène à Saint-Denis où j’emprunte le bus 274 que je rends respectueusement dans Clichy. Je lis, je tweete ou, comme ici, je me laisse aller à des pensées fugaces que, pour une fois, la photographie aura permis de fixer.

J’avais pris mon appareil photo compact au cas où. J’aurais d’ailleurs pu écrire ce billet dans cet autre blog, mais le caractère épars de pensées fugaces et de sentiments discontinus justifiaient bien que je l’aie placé ici (et puis, comme dit l’autre, c’est moi qui suis du bon côté du clavier). S’y ajoute le fait que ce n’est pas une restitution du trajet: un simple assemblage de fragments sans lien et sans logique, pour me souvenir ou me ressouvenir avec naturellement toute la fausseté d’une telle idée — surtout en ayant retardé le moment de la transcription: en ce mois d’août, j’avais tant de choses à ne pas faire!

Tout a d’ailleurs commencé par une distraction. Je suivais ma TL de Twitter (une timeline qu’il serait parfaitement aberrant de traduire par «ligne de temps»: rien à voir, m’sieu-dames!) et je m’y suis laissé prendre comme la mouche dans le piège de l’araignée — et, comme la mouche qui devait descendre à Saint-Denis, j’ai entendu les portes du RER claquer (trop tard pour moi, enfin pour nous) et la mouche et moi nous sommes allées jusqu’à Stade-de-France/Saint-Denis (ligne D). Le Francilien — surtout le Francilien grandbanlieusard, tous mes lecteurs sur Twitter vous le diront, quand bien même ils ne quitteraient leur thébaïde pour rien au monde, sauf panne de wifi —, le Francilien grandbanlieusard (Franciæ insulæ translatus remex) a toujours non seulement un plan B, mais souvent aussi un plan C, un plan D, etc. — et toujours un plan M (comme marche). Ah oui! Remex en latin signifie rameur (ça sert qu’on rame ou qu’on galère, et merci à la toile qui nous offre le grand Félix [Gaffiot] en libre accès).

Deux choix s’offrent donc à moi: poursuivre jusqu’à gare du Nord (puis ligne E jusqu’à Saint-Lazare suivie de la ligne 13 jusqu’à mairie-de-Clichy) ou descendre à Stade-de-France, avec deux voies possibles dans cette gare qui en compte davantage: remonter la ligne en sens inverse; sortir de la gare et enchaîner deux bus successifs. Je fais le choix de descendre et de revenir à rebours jusqu’à Saint-Denis. Comme il fait beau, j’en profite pour prendre quelques photographies de la gare de Stade-de-France Saint-Denis (ligne D du RER: ne pas confondre avec l’arrêt La Plaine Stade-de-France de la ligne B, pas forcémént très éloignée à vol d’oiseau, mais plus complexe à joindre par les transports en communs, puisqu’il faut soit connaître intimement le réseau des bus dyonisiens soit repasser par la gare de Paris-Nord).

Il fait beau (il faisait beau): je me dois de le dire pour la postérité qui retiendra cependant que ce fut un août particulièrement humecté par la disgrâce des Cieux.

R1-2014-0811-001SAINT-DENIS. — Gare RER «Stade-de-France» ligne D : vue vers Paris

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SAINT-DENIS. — Gare RER «Stade-de-France» (ligne D) : autre vue vers Paris

(Le Sacré-Cœur était visible à l’œil nu.)

R1-2014-0811-003SAINT-DENIS. — Gare RER «Stade-de-France» : vue vers le nord.
(À gauche se détache la «tour Siemens».)

Je regagne le nouveau quai, reprend le RER dans l’autre sens (un psychanalyste y verrait-il la recherche d’une compensation pour les jours où il n’y en a ni dans l’un ni dans l’autre en raison des avaries techniques à répétition que subit la ligne?), descend à Saint-Denis et file jusqu’au bus 274 qui m’attend gentiment. Et l’on attaque Saint-Denis, puis Saint-Ouen. Pendant le trajet, je prends quelques photos à travers la vitre (propre) du bus.

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Saint-Denis nous offre une avenue Anatole France, grand  ami de Jaurès rappelons-le, et dont l’ensemble de l’œuvre s’honora en 1922 d’une condamnation papale par décret du Saint-Office de 1922 (Index Librorum Prohibitorum). Mais — hormis ce coup de chapeau à un auteur auquel les surréalistes s’étaient attaqués par provocation (que n’aurait-on pourtant intérêt à relire aujourd’hui les quatre romans qui composent L’Histoire contemporaine ou encore ce plaidoyer dreyfusard à l’ironie mordante qu’est l’Île des Pingouins!) — c’est le simple contraste graphique entre le mur de briques rouges, la plaque émaillée portant le nom de la voie et la blancheur (même relative) de la porte de l’immeuble qui m’a séduit.

De Saint-Denis, je n’ai pas dit grand chose et n’en dirai pas plus aujourd’hui: quelques pensées me reviennent, mais qu’aucune photographie ne viendrait illustrer de manière satisfaisante (à mes yeux: mais c’est toujours moi qui suis du bon côté du clavier). Nous passons donc directement à Saint-Ouen — et à Saint-Ouen, c’est l’avenue Jean-Jaurès qu’on emprunte pendant une grande part du trajet.

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Voici donc l’hôtel meublé (ou qui le fut, on disait aussi un garni) témoignant d’une époque où les travailleurs pauvres habitaient pour des raisons économiques à l’hôtel comme on en trouve encore dans certains quartiers populaires (ou partiellement populaires) de Paris ou de la proche banlieue. J’ai croisé d’autres hôtels sur mon chemin (pas des quantités, il est vrai, mais d’autres) mais, comme tout à l’heure, c’est le contraste qui m’a plu.

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Ici, à l’évidence, c’est la boulangerie dans laquelle Jaurès soit avait des parts (le fournil de Jaurès), soit dans lequel il s’approvisionnait en pain (le fournil de Jaurès, encore). Au reste, me suis-je dit, si le 31 juillet 2014, il n’avait pas fait une infidélité à son fournil et qu’au lieu du café du Croissant (un comble!), il était venu manger ici un kebab avec ses potes, l’histoire en aurait peut-être été changée (avec, par contrecoup, l’inexistence de la sublime chanson de Brel).

Longtemps les villes de la proche banlieue, surtout de celle qu’on dit ouvrière, ont semblé comme immobiles. Mais les travaux les rythment aujourd’hui continûment depuis notamment que la création du Stade de France à Saint-Denis s’est accompagnée d’une transformation considérable de l’environnement urbain: nombre d’immeubles, souvent délabrés, ont été rasés pour faire place à des buildings de béton, de verre et d’acier, des sièges de grandes sociétés que la proximité du RER et les avantages économiques de l’installation ont propulsé en des endroits auxquels ils auraient d’autant moins pensé jadis qu’il s’agissait de municipalités «rouges».

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Tractopelles et autres engins de chantier sont à la fête, même (surtout peut-être l’été). Il reste parfois encore des devantures promises à une démolition prochaine: d’autres constructions vont voir le jour. La géographie urbaine est une géographie changeante.

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Pourtant, dans ce présent qui voudrait déjà ressembler à l’avenir, des traces du passé surgissent, parce qu’on a voulu que la mémoire des hommes ne se perde pas dans l’oubli.

Toujours dans mon bus, j’ai aperçu ceci: dans un fragment d’espace vert, une plaque et une stèle commémoratives.

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Le gros plan m’en apprit plus :

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De 1913 à 1955, l’usine SOMUA fut l’une des plus importantes de Saint-Ouen (elle est alors devenue l’une des entités constituant, avec Renault notamment, la SAVIEM spécialisée dans les poids lourds et les autobus). Si vous voulez en savoir plus, consultez comme moi l’article de Wikipédia à son propos. Ces monuments commémoratifs ont été placés dans la zone où se situait l’usine (la plaque en hommage aux morts de 1939-1945 figurait à l’intérieur de celle-ci et a été heureusement conservée). On ne saurait dire, me suis-je dit, que la barrière verte de chantier constitue un écrin adéquat, mais il est permis de penser que ce ne sera que temporaire.

C’est sur cette note historique que s’achève ce méli-mélo épars et sans direction autre que celle de mon autobus ce qui, j’en conviens, ne donne pas nécessairement un sens à tout cela, ce qui n’a au demeurant aucune importance!

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