Recueil de notations

Retour par Maisons-Alfort

In Notation de la vie quotidienne, RetourDuSoir, Transports on 8 décembre 2014 at 8 h 50 min

Nuit brouillée (photo : LBZ)

Bienheureux le Parisien qui a laissé passé le dernier métro: il peut toujours espérer trouver un taxi (à défaut de compter dessus). Mais malheur au grand-banlieusard qui commet une irréparable erreur à l’heure du dernier train! (Quoique…).

Ainsi donc, vendredi 5 décembre, avais-je participé à une réunion qui s’était éternisée au-delà du raisonnable et dont la conclusion fut d’ailleurs reportée au lundi suivant. Il était tard, très tard — et une journée à ne rien faire (ou quasiment) m’avait épuisé, malgré la célèbre déclaration d’Alphonse Allais: «Le travail est une chose admirable: d’ailleurs je peux regarder les gens travailler pendant des heures.»

Donc, sortant de ce qui était une purge (mais qui participe par nécessité à de nombreuses réunion a nécessairement connu ça), nous convînmes, quatre collègues sur la même longueur d’ondes et moi-même d’aller dîner de concert (mais pas de conserves). Mes aimables camarades, prenant en compte ma préoccupation essènecéheffesque, eu égard à l’heure tardive, me firent même l’amitié de chercher quelque endroit où nous pourrions nous restaurer vers Bibliothèque–François-Mitterrand, à portée de la gare de Lyon, pour que ce souci fût levé. La semaine avait été encore plus épuisante pour tout le monde que les semaines précédentes pendant lesquelles, pourtant, le ronron était tellement absent qu’on aurait pu voir les chats du quartier se rabattre sur des croquettes. Ce fut donc un moment aimable et amical de décompression où nous mangeâmes de bon appétit, bûmes très raisonnablement jusqu’à ce que, le premier, je quittasse la compagnie, réglasse (sans tain, évidemment) mon écot et partisse rejoindre la ligne 14 à Bibliothèque–F.-M., et de là, en trois coups les gros, arrivasse gare de Paris-Lyon dans le sous-sol si accueillant de la gare souterraine dont j’ai chanté maintes et maintes fois dans des retours du soir (mais rarement sous forme d’églogue) le charme, la sérénité et les innombrables courants d’air.

Le train pour Goussainville était annoncé à minuit vingt. Vers minuit dix arriva un RER dont un panneau affirmait péremptoirement qu’il ne prendrait pas de voyageurs. J’étais résolu à le laisser passer, calé contre la sacoche contenant un de ces ordinateurs qu’on dit abusivement «portables», mais il ne passa point. Ses portes se rouvrirent, sa lumière se ralluma et je pensai — car c’était déjà arrivé — qu’il partirait neuf minutes plus tard.

Il partit en effet tandis que le manque de sommeil cumulé m’avait fait glissé dans une douce somnolence. Après tout, on voyageait à la fois de nuit et dans un tunnel, il était tard (voire tôt: après minuit) et la période précédente avait aggravé mon déficit de sommeil habituel dans des proportions qui auraient dû conduire la Commission européenne à me rappeler à l’ordre).

Par réflexe, je levai sourcil en arrivant à station suivante. Napoléon attendait Grouchy, ce fut Blücher; je pensais Châtelet, ce fut Maisons-Alfort–Alfortville, la première station après gare de Lyon vers la branche sud. Jamais, je dis bien jamais, je n’ai vu de train sur «mon quai» repartir vers le sud… Qu’à cela ne tienne! me dis-je. Je vais emprunter le souterrain et prendre la direction en sens inverse. Il doit encore y avoir un dernier train. Il n’y avait plus de «dernier train» vers le nord. Sans doute avais-je dû le croiser quand deux autres trains descendants étaient encore annoncés. Mais qu’irais-je faire à Corbeil-Essonnes à une heure pareille? je vous le demande! (Non, en fait, je ne vous le demande même pas.)

Je me retrouvais donc fort désemparé, non sans quelque inquiétude, devant la gare de Maisons-Alfort–Alfortville (ou inversement) avec un couple de jeunes, non moins désemparés et dans la même situation. La jeune femme s’en trouvait agitée, téléphonait et retéléphonait à une amie (ou un ami, qu’en sais-je?) pour rechercher un itinéraire de secours, tandis que son compagnon s’efforçait de la rassurer… Naturellement, le «bon» bus venait de passer (et non moins naturellement, nous dire les gens qui attendaient à l’arrêt d’en face, y a pas trois minutes). Il fallut poireauter jusqu’à une heure du matin pour avoir l’autre (tout en ayant éviter d’emprunter trop vite un mauvais, que nous avons rendu tout de suite, car nous n’envisagions ni les uns ni les autres de terminer au marché de Rungis: il était trop tôt pour envisager la soupe à l’oignon telle qu’elle se pratiquait encore au petit matin dans les Halles de Paris de jadis).

Ce bus était le 103 (je ne remercierai jamais assez la RATP) et nous mena vers l’École vétérinaire. Comme nous devions y arriver après une heure, en jadis vieux Parisien, je pensais en moi-même (je suis rarement hors de moi) que c’était fichu pour le métro. Mais du moins me sentais-je plus proche de la capitale, quoique toujours inquiet en raison de la nuit et du transport de mon ordinateur ensacoché avec quelques papiers importants (pour le travail) à mes yeux. Comme dit l’autre (je vous le présenterai quelque jour), à Sarcelles, je suis tranquille: c’est ma zone, mais là, non.

J’étais toujours avec le jeune couple qui voulait regagner la gare du Nord pour aller au Raincy (J’espère pour eux qu’ils ont pu y parvenir ou que quelqu’un aura pu les récupérer: c’est le mystère des croisements éphémères dans l’univers francilien.). Contrairement à toutes mes non-attentes, il y avait encore un métro. C’était vendredi soir et l’extension horaire du service me sauva (je ne remercierai jamais assez la RATP, le STIF, la mairie de Paris et la région qui y sont pour quelque chose comme pour le futur passe Navigo à tarif unique).

Avoir un métro, c’est accéder à Paris, ville d’opportunités comme chacun sait. J’avais testé avec le fond de batterie qui me restait, le bus de nuit (aléatoire, tardif et lent) qui pourrait me ramener à la gare de Garges-Sarcelles (ou plus près de chez moi) avec un enthousiasme que je puis qualifier de «très retenu». Mais je n’ai pu chercher grand chose car, vous l’aurez remarqué comme moi, c’est toujours quand vous êtes dans la galère que votre téléphone portable, qui n’attendait que ça, le lâche, vous lâche, justement.

Je me résolus (résolution avec une inconnue et beaucoup d’incertitude) à regarder sur le plan de la ligne affiché dans la rame une station aux environs de laquelle l’espérance de trouver un taxi ne relèverait pas de l’utopie. Le trajet serait cher, mais bien moins qu’en journée: l’avantage de la nuit, c’est qu’en général ça roule mieux et même, pour tout dire, ça roule.

J’optai pour Bastille, me disant que, si j’étais bredouille, un bus de nuit pourrait me rapprocher vers République  où je pouvais espérer une solution de secours. Donc, je laissai le métro (et les deux tourtereaux raincéens [merci Wikipédia]) à Bastille, trouvai un distributeur pour récupérer de la fraîche (mais la fraîcheur ne manquait point) et jetai un œil démultiplicateur sur les boulevards dans l’attente d’une lumière verte.

Je pensais — tristement et égoïstement à la fois — qu’étant blanc, propre sur moi, avec ma petite (et même toute récente) soixantaine (faut s’y faire), j’avais encore des chances d’apitoyer un taxi — dont on sait l’enthousiasme forcené à aller, de nuit surtout,  vers la grande banlieue en général et Sarcelles-Plage en particulier. Bien plus en tout cas que si j’étais jeune et si j’appartenais à ces minorités qu’on dit visibles… sauf pour les taxis de nuit (chronique des discriminations ordinaires, et pas acceptables pour autant).

Enfin Malherbe vint, mais surtout la lumière salvatrice (verte et non rouge). Le véhicule se gara ayant perçu mes moulinets et, prudemment, je grimpai dans le taxi avant d’annoncer l’adresse. La conductrice n’était à l’évidence pas des plus ravies mais la course commença et je la rassurai en faisant la conversation. Avec mon coup d’angoisse à Maisons-Alfort–Alfortville, il y a belle lurette que je n’étais plus endormi du tout. Nous voyageâmes ainsi jusqu’au pied de mon immeuble; elle s’en retourna contente car je l’avais payée (pas de course-baskets comme il y a des restaurants-baskets, dont on part en courant sans régler: elle en avait connu) et lui avais indiqué où faire demi-tour pour rejoindre la nationale salvatrice pour elle.

Il ne me restait plus qu’à m’alléger (outre de trente-six euros, mais c’était fait) de mon barda, de sortir ma chienne que j’avais indiqué «sortir vers une heure» (tu parles!) et, à trois heures du matin, j’étais dans mes draps et non les bras de Morphée car je suis un époux à la fidélité adamantine.

Curieux mélange d’émotions, de sentiments, d’impression des espaces et du temps dans ces moments-là. Pas inintéressant mais à ne pas renouveler trop souvent: au prix de la course Paris-banlieue avec les majorations de distance et de nuit…

telephone-maison-ExTCe billet est dédié à Céline F., Florent G., Fred M., Stéphane L.; au petit couple (comme on dit) du Raincy; à l’aimable conductrice de taxi croisée à la Bastille… et à tous les grands-banlieusards qui, par fatigue ou étourderie, se sont trouvés perdus loin de chez eux sans même pouvoir jouer à  «phone home».

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