Recueil de notations

… Et j’ai pensé soudain à l’assassinat de Château-Royal

In Propos on 9 janvier 2015 at 0 h 56 min

Alf (janvier 2015)J’ai eu au téléphone aujourd’hui mon copain Alf (Alain Faillat), pédagogue et dessinateur de talent. Alf a fréquenté plus d’un salon du dessin de presse et en a même présidé. Il connaissait les plumes de Charlie, mais s’était plus particulièrement lié à Tignous, devenu un ami. Alf est effondré, écœuré d’avance, en plus, par les récupérations aux relents d’égouts qu’il pressent.

Ce soir, cette nuit, cette conversation m’a conduit à faire un rapprochement inattendu entre cet assassinat collectif et une autre «exécution» vieille de cinquante-trois ans, un autre meurtre de haine.

Nous avons parlé de son dessin où s’expriment à la fois la lâcheté des meurtriers, la tragédie d’une disparition et la volonté de résistance, malgré tout, au fond de la plus abominable désespérance, avec un ultime doigt d’honneur qui, je crois, leur aurait bien plu.

Nous avons donc discuté un petit moment, Alf et moi, comme cela nous arrivait, impromptu, entre honnêtes hommes ne dédaignant pas de refaire le monde en buvant un demi. Nous avons parlé de son ami Tignous, de Cabu, du contexte, étoussa — et aussi du fait que les tueurs ne s’en étaient pas pris à des racistes patentés aussi haineux qu’eux-même, ce qui n’était pas un hasard.

Et puis cette conversation s’est arrêtée, comme toutes les conversations, sur une-promesse-de-se-voir-bientôt (mais ce sera bel et bien le cas) et ces échanges ont mûri. Et j’ai repensé à un autre assassinat qui présentait avec celui-ci des similitudes: celui de l’inspecteur d’académie Max Marchand, de l’écrivain Mouloud Feraoun et de leurs compagnons inspecteurs des centres sociaux éducatifs le 15 mars 1962, à quatre jours du cessez-le-feu, par un commando Delta de l’OAS.

Le 15 mars 1962 en effet, six dirigeants des centres sociaux éducatifs (fondés par Germaine Tillion en 1955), étaient réunis au centre social de Château-Royal dans la commune d’El-Biar, près d’Alger. À 10 h 45 un commando Delta de l’OAS, sous la direction présumée du lieutenant Degueldre dont certains frontistes aiment à rappeler le souvenir et commémorer les faits d’armes, pénètra dans la salle de réunion et fit sortir les six hommes du bâtiment. Ceux-ci furent alignés contre un mur de la cour et abattus à l’arme automatique. Le commando, là aussi, avait les noms.

Les victimes étaient :

  • Max Marchand (1911-1962), inspecteur d’académie, chef de service aux CSE;
  • Marcel Basset, directeur du Centre de formation de l’éducation de base à Tixeraine (CSE d’Algérie) ;
  • Robert Eymard, ancien instituteur et chef du bureau d’études pédagogiques aux CSE ;
  • Mouloud Feraoun, directeur adjoint au chef de service des CSE, ancien instituteur et écrivain ;
  • Ali Hammoutène, inspecteur de l’Éducation nationale, directeur adjoint aux CSE et ancien instituteur ;
  • Salah Ould Aoudia, ancien instituteur et inspecteur des centres de la région Alger Est.

Pour les ultras de l’Algérie française, la volonté d’émancipation portée par l’éducation était une preuve de complicité avec le FLN. À quatre jours du cessez-le-feu, il n’y avait rien de plus urgent que d’assassiner des enseignants porteurs de la générosité de l’École laïque et de l’éducation populaire. Tuer les hommes pour tuer l’idée; George Orwell aurait traduit: crimepensée.

C’est une belle histoire que cette histoire-là, sur laquelle vous pouvez avoir des éléments ici, ou encore (entre autres). Quel rapport avec Charlie, me direz-vous?

Le rapport? le voilà! les assassins des Charlie (mais aussi de salariés là par hasard et de policiers présents par devoir) ne s’en sont pas pris à des officines d’extrême-droite d’où sont issus les profanateurs de sépultures musulmanes ou aux artificiers de la nuit qui s’en prennent aux mosquées. Que non pas! Parce qu’au fond, ces gens-là sont des frères en fascisme qui partagent les mêmes valeurs: la soumission des autres (surtout des femmes), la primauté à la force brutale, la logique de territoire sur lequel on veut être le seul prédateur. Les assassins du 7 anvier 2015 ne s’en sont même pas pris à ces Brasillach-du-pauvre qui font commerce de vieux fantasmes racistes, réactionnaires et phallocratiques en propageant, de provocation en provocation, les miasmes putrides qui les installent  dans le paysage médiatique.

Les assassins du 7 janvier 2015 ont choisi de s’en prendre à des laïques hostiles à tout embrigadement, à des antiracistes ne transigeant pas sur ces questions-là, à des manieurs de crayons détonants pour des explosions de rire — mais de ce rire dangereux qui peut faire réfléchir. Les assassins du 15 mars 1962 avaient choisi de s’en prendre à des laïques porteur d’émancipation, à des humanistes engagés auprès de la population dans des projets où elle était actrice de son devenir. Dans les deux cas, il fallait éteindre des lumières. — Au passage, rappelons que certaines franges très droitières n’ont jamais vraiment pris leurs distances avec les tueurs de l’OAS, tant s’en faut, ce qui conduit, soit dit en passant, à relativiser très fortement leurs actuelles professions de foi républicaines.

En 2015, le meurtre de haine se voulait meurtre d’un journal au-delà de ceux qui l’incarnaient. L’assassinat, en 1962, des inspecteurs des centres sociaux éducatifs par l’OAS obéissait à une même logique: tuer une institution honnie en tuant ceux qui en étaient l’âme. C’est toujours ¡Viva la muerte!

Eh bien! nous continuerons à condamner, comme Germaine Tillion l’avait fait dans Le Monde en 1962, «la bêtise qui froidement assassine» et à faire en sorte que la vie triomphe.

Publicités